Démarche de lutherie médiévale | Antoine Legrand

Ma démarche : l’établi comme espace de recherche

Fabriquer un instrument de musique disparu depuis plusieurs siècles n’est pas une science exacte. C’est une tentative de compréhension : un pont jeté entre les traces fragmentaires qu’une époque nous a laissées et le besoin de faire résonner aujourd’hui le bois entre les mains des musiciens.

L’archéo-lutherie : travailler à partir d’hypothèses

Mon travail ne commence pas avec un plan de construction, mais avec une trace. Un détail dans une enluminure, une silhouette sculptée sur un portail, quelques lignes dans un texte ancien. Les artefacts d’instruments médiévaux sont extrêmement rares ; la plupart sont incomplets, fragmentaires ou transformés par les siècles.
Je pratique l’archéo-lutherie avec l’humilité que cela impose : nous ne possédons pas de certitudes, seulement des hypothèses. Entre l’image figée dans un manuscrit et l’instrument qui vibre, une part d’inconnu demeure toujours.
Chaque pièce que je fabrique n’est pas une vérité définitive, mais une proposition destinée avant tout à retrouver une voix entre les mains des musiciens d’aujourd’hui. Une voix qui est autant une manière de jouer qu’une manière de sonner.

Le choix de l’outil à main

Cette cohérence passe aussi par l’outil. J’ai fait le choix de ne pas utiliser de machines-outils dans mon atelier. À l’exception du sciage du plateau de bois en scierie, tout le travail est réalisé à la main : herminette, hachettes, rabots, gouges et couteaux.

La machine impose des formes par son fonctionnement : l’angle droit, le plat, la ligne régulière. Elle a progressivement remplacé les courbes, les galbes et les asymétries discrètes que l’on retrouve dans les objets anciens.

Travailler sans machine me permet de m’affranchir des formes standardisées. Sans guides ni réglages mécaniques, la forme de l’instrument n’est plus le résultat d’un paramétrage. Elle naît d’un dialogue entre ma main, les outils et la fibre irrégulière du bois.

Cette approche me semble plus juste dans un contexte de reconstitution médiévale ou antique. Le rythme lent de l’outil à main permet également une écoute plus attentive de la matière et un ajustement sensible des épaisseurs.

Dans la même logique, je m’efforce d’utiliser autant que possible des produits et techniques anciens, restés en usage dans la lutherie traditionnelle : colles animales, vernis à l’huile, cordes en boyaux, finitions naturelles…

Ces choix influencent directement le
comportement sonore des instruments : une réponse plus souple, un timbre plus organique, où la vibration semble circuler sans rupture dans la matière.

La lutherie monoxyle : sculpter le son dans la masse du bois

Une grande partie de mon travail suit le procédé traditionnel de la lutherie monoxyle, utilisé de l’Antiquité romaine jusqu’à la Renaissance. Contrairement à la lutherie moderne, qui assemble de nombreuses pièces fines, l’essentiel de l’instrument monoxyle est sculpté dans un seul bloc de bois.
Le chevillier, le manche et la caisse de résonance sont façonnés dans une même pièce. Ce travail s’apparente davantage à la sculpture qu’à l’ébénisterie : il s’agit de retirer de la matière, de vider la masse pour faire apparaître l’instrument à la gouge.

Ce mode de construction donne une continuité particulière à la vibration. Le bois ne “répartit” pas le son entre des assemblages : il le transmet comme une seule matière vivante.

Chaque création devient ainsi une pièce unique. L’instrument conserve la mémoire du bois dont il est issu : les teintes, le dessin du veinage et les singularités propres à chaque bille

Une lutherie artisanale locale

Je crois en un artisanat local et attentif aux matériaux employés. Je ne travaille avec aucun bois exotique.

Je m’approvisionne auprès de scieries locales pour les essences utilisées dans mon atelier : cyprès, érable, pommier, buis, chêne, noyer, tilleul… Autant de bois employés depuis des siècles, autant pour leur proximité que pour leurs qualités mécaniques et acoustiques.

L’archéologie expérimentale par le geste

Pour s’approcher de la réalité des anciens facteurs d’instruments, l’étude théorique ne suffit pas. Il faut retrouver le geste. Dans mon atelier, je pratique l’archéologie expérimentale en me confrontant aux mêmes contraintes physiques que mes prédécesseurs. 

C’est en faisant que l’on comprend. En testant une technique de creusage, une tension de corde en boyaux ou une forme de caisse, j’éprouve la logique de l’instrument.

Le jeu en bourdon, très présent dans les musiques anciennes, révèle particulièrement cette logique : il met en évidence les harmoniques naturelles et la texture propre de l’instrument, plutôt qu’une recherche d’harmonie figée.

Je ne cherche pas à produire un objet de musée, mais un outil de musicien cohérent avec son histoire.

Un projet commun : du musicien à l’artisan

L’archéo-lutherie n’a de sens que si elle aboutit à la musique. C’est pourquoi ma démarche reste ouverte et évolutive.

Au-delà des pièces que je crée selon mes propres recherches, le travail sur commande occupe une place centrale dans mon atelier. Chaque instrument devient alors un projet unique, mûri en partenariat avec celui ou celle qui le fera sonner.

Chaque commande est une collaboration où l’on prend le temps de définir ensemble les besoins, les envies et les priorités. Ce dialogue permet de faire sortir l’instrument du manuscrit pour en faire un objet vivant, prêt aussi bien pour les contraintes de la scène actuelle que pour l’intimité du jeu chez soi.

La musique est un espace de liberté créative, et les instruments ne sont que des outils dans les mains des musiciens. Ma démarche de recherche n’empêche donc en rien, au contraire,  la création d’instruments hybrides : guiterne électroacoustique, citole aux accordages particuliers, expérimentations organologiques…

Mes instruments sont avant tout conçus pour être joués. Et pas uniquement dans le cadre des musiques anciennes : le luth tricorde peut se révéler remarquable pour le blues, tandis que le dynamisme de la citole la rend particulièrement adaptée au folk celtique.

Rien ne me satisfait davantage que de retrouver un instrument de ma fabrication usé, sale, réparé, bidouillé par son musicien : preuve qu’il a vécu.